Écrire un deuxième roman : ce qui change, ce qui fait peur, et ce que La Marge d’Interprétation m’a appris

Il y a une phrase qu’on entend souvent dans les cercles d’auteurs : « le deuxième livre est le plus difficile. »
Je n’y croyais pas vraiment quand j’ai commencé La Marge d’Interprétation. Je venais de publier L’Effet Mosaïque, mon premier roman. Les retours étaient bons. Les lecteurs avaient accroché. J’avais survécu à la publication, à la peur du jugement, à l’exposition de quelque chose de construit entièrement dans ma tête.
Je pensais que le deuxième serait plus simple. Je connaissais le processus. Je savais comment fonctionne KDP, comment construire une structure narrative, comment tenir un personnage sur 300 pages. J’avais un premier roman derrière moi. Une preuve que je pouvais le faire.
J’avais tort.
Ce qui change vraiment entre le premier et le deuxième roman
Le premier roman, vous l’écrivez dans une sorte de bulle. Personne ne l’attend. Personne ne sait que vous l’écrivez, ou presque. Vous pouvez tout tenter, tout rater, tout recommencer, sans que personne ne soit là à observer. C’est une liberté que vous ne mesurez pas sur le moment, mais que vous regrettez amèrement quand elle disparaît.
Le deuxième roman, lui, s’écrit avec des lecteurs dans la pièce. Même s’ils ne sont pas physiquement là, ils sont présents. Les personnes qui ont aimé L’Effet Mosaïque. Celles qui l’ont commenté sur Amazon, qui m’ont envoyé des messages, qui se sont reconnues dans Sophie. Ces lecteurs ont des attentes, même sans le formuler. Et ces attentes, je les entendais à chaque session d’écriture.
C’est un bruit de fond particulier. Pas paralysant, mais constant. Un regard virtuel qui se pose sur chaque phrase et qui demande : est-ce que c’est assez bien ? Est-ce que c’est à la hauteur de ce que j’ai déjà publié ? Est-ce que les gens qui ont aimé le premier vont aimer celui-là ?
Ce que j’ai appris : ce bruit, il faut apprendre à l’ignorer. Pas à le nier, pas à prétendre qu’il n’existe pas. Juste à le laisser être là sans le laisser piloter.
La question utile n’est pas « est-ce que ça va plaire ? » La question utile est « est-ce que c’est juste ? » Juste par rapport à l’histoire, aux personnages, à ce que je veux dire. Le reste vient ensuite, ou ne vient pas, et c’est en dehors de mon contrôle.
La pression du deuxième livre : ce qu’on ne dit pas

On parle beaucoup du syndrome de la page blanche. Moins de la pression particulière qui s’installe quand on a déjà publié quelque chose et qu’on recommence.
Cette pression a plusieurs visages.
Il y a d’abord la comparaison interne. Votre propre premier roman devient un étalon. Chaque scène du deuxième se mesure inconsciemment à l’équivalent du premier. Et comme vous connaissez vos propres faiblesses mieux que quiconque, vous savez exactement où vous avez triché dans L’Effet Mosaïque, où vous avez laissé passer une scène un peu faible parce que vous n’aviez plus l’énergie de la réécrire, où vous avez choisi la facilité. Ce savoir là pèse.
Il y a ensuite la question du territoire. Le premier roman établit quelque chose : un genre, un ton, un univers. Les lecteurs qui sont venus pour L’Effet Mosaïque s’attendent à retrouver certaines choses. Est-ce qu’on leur doit fidélité ou évolution ? Est-ce qu’on peut explorer autre chose sans les perdre ?
La Marge d’Interprétation est différent de L’Effet Mosaïque. Pas radicalement, mais différent. L’Effet Mosaïque est un roman sur la perception et la confiance, ancré dans l’intime et le domestique. La Marge d’Interprétation est plus ambitieux dans sa portée : il s’attaque à une question de société, à la psychiatrie prédictive, à ce que révèle en nous la délégation du jugement humain à une machine.
Assumer cette évolution sans s’excuser, sans sur-expliquer, sans se justifier d’avance : ça, c’était peut-être le défi le plus personnel de ce deuxième roman.
Le syndrome de l’imposteur : version autrice de fiction
Le syndrome de l’imposteur existe dans tous les domaines. En fiction, il prend une forme particulière que je n’avais pas anticipée.
Quand j’écris des témoignages, je suis l’experte de ma propre vie. Personne ne peut me dire que je me trompe sur ce que j’ai vécu. Cette certitude là est une fondation solide.
En fiction, la fondation est différente. Elle repose sur l’imagination, sur la cohérence interne, sur la capacité à construire quelque chose qui soit à la fois crédible et inventé. Et régulièrement, une petite voix demande : qui t’a autorisée à faire ça ?
Pour La Marge d’Interprétation, cette voix était plus forte que pour L’Effet Mosaïque. Parce que le roman s’aventure dans des territoires qui demandent une vraie légitimité : la psychiatrie, les algorithmes prédictifs, l’éthique médicale. Je ne suis ni psychiatre ni informaticienne. J’ai lu, documenté, interviewé, questionné des personnes compétentes. Mais la voix de l’imposteur ne s’intéresse pas à la qualité de la recherche. Elle demande juste : et si quelqu’un qui s’y connaît vraiment lisait ce roman et décidait que c’est faux ?
Ce que j’ai fini par comprendre : la fiction n’exige pas l’omniscience. Elle exige la cohérence et l’honnêteté. Un roman n’est pas un manuel de psychiatrie. C’est une exploration d’une question humaine à travers des personnages fictifs. Ce que je devais à mes lecteurs, ce n’était pas l’exactitude clinique. C’était l’exactitude émotionnelle et morale.
Et ça, je pouvais l’assumer.
L’Effet Mosaïque m’a appris quelque chose que je ne savais pas
Le premier roman m’a appris quelque chose que je n’avais pas anticipé : les lecteurs vont chercher dans vos livres ce que vous n’avez pas toujours voulu mettre, et ils trouvent parfois des choses que vous n’avez pas vues vous-même.
Des lecteurs de L’Effet Mosaïque m’ont écrit pour me dire que le roman leur avait parlé de manipulation, de reconstruction, de la façon dont on remet en question ce qu’on perçoit quand quelqu’un d’autre décide à notre place de ce qui est réel. Ces thèmes étaient dans le livre. Mais la profondeur avec laquelle certains lecteurs les avaient lus m’a surprise.
Et ça m’a donné quelque chose pour La Marge d’Interprétation : la confiance que le roman pouvait porter plus que je ne l’avais consciemment écrit. Que les lecteurs étaient capables de lire entre les lignes, d’aller plus loin que la surface du thriller, de porter les questions que le roman posait longtemps après avoir refermé le livre.
Cette confiance m’a permis d’écrire La Marge d’Interprétation avec plus d’ambition. Plus de complexité. Des personnages dont la morale n’est pas tranchée. Une protagoniste, Claire Vasseur, que vous n’allez peut-être pas aimer immédiatement, et qui est précisément là pour ça.
Claire Vasseur et ARIA : un roman qui pose une question inconfortable

La Marge d’Interprétation commence par une image : Claire Vasseur, psychiatre au cabinet irréprochable, qui ouvre les yeux six secondes avant son réveil, vérifies ses constantes, boit son café debout sans sucre ni distraction, et descend dans un Paris qu’elle juge pathétique dans son chaos.
Elle n’est pas sympathique au sens conventionnel du terme. Elle est précise, froide, convaincue de sa propre supériorité analytique. Et elle a créé ARIA, un algorithme de risque et d’intervention anticipée qui prédit les comportements violents chez ses patients en croisant des dizaines de données : débit de parole, fréquences vocales, modifications comportementales, biométrie.
ARIA ne se trompe pas. C’est en tout cas ce que Claire décide de croire. Et c’est là que commence le vrai roman.
Parce que La Marge d’Interprétation n’est pas un roman sur une IA maléfique. C’est un roman sur ce qui se passe quand un être humain a tellement besoin d’avoir raison qu’il confie à un algorithme la permission de ne plus douter. Quand la certitude devient un bouclier contre la douleur de se tromper. Quand la « marge d’interprétation » que tout clinicien devrait maintenir se réduit à zéro, au nom de l’objectivité.
Ce roman est né d’une phrase que m’a dite mon partenaire un soir : « tu devrais écrire un livre avec une IA. » Je n’ai pas répondu tout de suite. Mais la question a continué à tourner. Et ce qui s’est finalement imposé, ce n’était pas l’intelligence artificielle elle-même. C’était ce qu’elle révèle de nous quand on lui fait trop confiance.
Ce que ce roman dit de notre époque

La psychiatrie prédictive n’est pas de la science-fiction. Des systèmes algorithmiques existent déjà qui évaluent des risques humains à partir de données biométriques, de fréquences vocales, de comportements mesurés. Certains sont déployés dans des contextes judiciaires, médicaux, financiers. La question que pose La Marge d’Interprétation n’est pas « est-ce que ça pourrait arriver ? » Elle est « puisque ça arrive déjà, qu’est-ce qu’on décide d’en faire ? »
Ce n’est pas un roman militant. Je ne condamne pas la technologie. Je pose une question plus ancienne, plus inconfortable : que se passe-t-il quand celui ou celle qui tient l’outil a besoin que l’outil ait raison ? Quand la certitude devient une protection contre la douleur de douter ?
Claire Vasseur n’est pas un monstre. C’est quelqu’un qui a voulu ne plus jamais se tromper. Et c’est précisément pour ça qu’elle s’est trompée.
Si certaines pages vous mettent mal à l’aise en lisant ce roman, c’est voulu. Si vous le refermez avec des questions plutôt qu’avec des réponses, c’est qu’il a fait son chemin.
La recherche pour La Marge d’Interprétation : aller plus loin que pour le premier roman
Pour L’Effet Mosaïque, la recherche était centrée sur la prosopagnosie et la restauration d’art. Des sujets accessibles, documentés, avec beaucoup de témoignages disponibles.
Pour La Marge d’Interprétation, le territoire était plus technique et plus sensible. La psychiatrie prédictive, les biais algorithmiques, l’éthique de l’intelligence artificielle en santé mentale. Ce sont des sujets qui évoluent vite, qui font débat dans la communauté scientifique, et sur lesquels les positions sont tranchées.
J’ai lu. Beaucoup. Des articles académiques sur les outils de prédiction du risque utilisés dans les contextes judiciaires et psychiatriques. Des rapports sur les biais des algorithmes de santé. Des témoignages de cliniciens confrontés à ces outils dans leur pratique quotidienne. Des travaux sur la question de la responsabilité quand une décision médicale s’appuie sur une recommandation algorithmique.
Ce qui m’a le plus frappée dans cette recherche : la psychiatrie prédictive n’est pas une dystopie lointaine. Elle est là, maintenant, sous des formes variées et des noms différents selon les pays et les contextes. Les questions éthiques que pose ARIA dans le roman sont des questions que de vrais professionnels de santé se posent en ce moment, dans des réunions de service, dans des articles publiés, dans des conférences spécialisées.
Ça a changé ma façon d’écrire certaines scènes. Sachant que le sujet était réel, je ne pouvais pas me permettre la caricature. ARIA devait être crédible, pas monstrueux. Ses résultats devaient avoir une logique interne convaincante. Et les défenseurs du système, pas seulement Claire, devaient avoir des arguments valables, pas juste être des antagonistes commodes.
C’est ce travail de nuance qui a rendu le roman plus difficile à écrire et, je crois, plus honnête à lire.
Pourquoi Claire Vasseur est le personnage le plus risqué que j’aie écrit
Dans L’Effet Mosaïque, Sophie est une protagoniste à laquelle on peut s’attacher facilement. Elle est vulnérable, elle doute, elle souffre. On comprend ce qu’elle ressent parce qu’on peut imaginer être à sa place.
Claire Vasseur est autre chose. Dès la première page, elle observe Paris depuis sa fenêtre et juge ses contemporains « pathétiques » dans leur chaos. Elle boit son café sans sucre et sans distraction. Elle prépare son maquillage « comme on prépare une surface de travail ». Elle vérifie ses boutons de manchette deux fois. Elle vit dans la certitude que le désordre est un bruit parasite.
Écrire un tel personnage principal en prenant le risque que les lecteurs ne l’aiment pas, c’était la décision la plus inconfortable que j’aie prise dans ce roman.
Mais Claire n’est pas là pour être aimée. Elle est là pour être comprise. Et c’est une nuance qui change tout dans la façon d’écrire ses scènes, ses dialogues, ses silences.
Ce que j’espère que les lecteurs font avec Claire : non pas s’identifier à elle, mais se reconnaître dans certains de ses mécanismes. Ce besoin d’avoir raison. Cette façon de réduire l’incertitude en construisant des systèmes de plus en plus rigides. Cette peur panique de se tromper qui finit par produire exactement l’erreur qu’on voulait éviter.
Ces mécanismes-là, ils ne sont pas réservés aux psychiatres avec des algorithmes. Ils sont humains. Et c’est pour ça que Claire, malgré son imperméabilité apparente, est à mon sens le personnage le plus humain que j’aie écrit.
Ce que j’emporte dans le prochain roman
Je n’ai pas encore commencé le troisième roman. Mais je sais déjà ce que La Marge d’Interprétation m’a appris pour la suite.
Que la complexité morale d’un personnage n’est pas un obstacle à l’attachement du lecteur. Que les questions sans réponse nette sont souvent les plus honnêtes. Que le deuxième roman est difficile, oui, mais pas pour les raisons qu’on imagine au départ. Il est difficile parce qu’il vous force à clarifier ce que vous voulez vraiment dire, pas seulement ce que vous êtes capable d’écrire.
Et que la pression du regard des autres, réel ou imaginé, ne disparaît pas avec l’expérience. On apprend juste à l’entendre sans lui obéir.
Ce roman m’a coûté plus que le premier. Il m’a aussi appris plus. Et c’est peut-être ça, la définition d’un livre qui valait la peine d’être écrit.
La Marge d’Interprétation est disponible sur Amazon en version broché et Kindle. Si vous avez lu L’Effet Mosaïque, vous y retrouverez la même conviction : l’inconfort qu’un roman peut provoquer est rarement un défaut. C’est souvent ce qu’il a de plus honnête à vous offrir.

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